Bilan décennal · Marché manga France

1602 séries en sept ans — comment le manga est devenu une industrie en France

Entre 2003 et 2009, 1602 nouvelles séries manga ont été lancées en France pour 10 115 tomes publiés par 58 éditeurs, selon l'observatoire open data Manga Insight (Juliet Faure).

Entre 2003 et 2009, le marché du manga en France a lancé 1602 nouvelles séries. Un chiffre qui ne dit rien seul, jusqu'à ce qu'on le compare. En 2002, 49 nouveautés annuelles. En 2008, 302. Dans le même intervalle, le nombre d'éditeurs actifs est passé de dix à cinquante-huit. Le top 5 a fondu de 80 % à 37 % du marché. Aucune autre catégorie de l'édition française n'avait connu une telle accélération depuis des décennies.

1602 séries lancées en sept ans

entre janvier 2003 et décembre 2009, hors collectors et coffrets

10 115 tomes finaux produits

cumul des tomes publiés par ces 1602 séries à leur terme

×2,6 croissance 2003 → 2008

de 114 nouvelles séries en 2003 à 302 en 2008, sommet de la décennie

14,6 indice longévité Kurokawa

tomes / série, meilleur ratio de la décennie face à 1,7 pour Xiao Pan

Avant 2003, ce qui n'existait pas

Fin 2002, le marché du manga français pèse 49 nouveautés annuelles, soit moins d'une par semaine. Trois éditeurs en font l'essentiel. Glénat, héritier du pionnier — c'est lui qui a sorti Akira en 1990. Tonkam, lancé par Dominique Véret en 1993, label le plus prolifique à cette date avec 11 séries en 2000 sur les 25 que compte tout le marché cette année-là. Pika, créé en 2000, déjà en croissance rapide. Le top 5 pèse 80 % du marché en 2000. Le manga tient dans un rayonnage de librairie spécialisée.

Mars 2002 : Kana, label de Dargaud créé deux ans plus tôt, sort le tome 1 de Naruto. C'est, rétrospectivement, le point de bascule. Pas immédiatement visible — Kana ne lance que 3 nouvelles séries en 2003. Mais l'onde de choc va se propager. Le ratio de concentration commence d'ailleurs à se dénouer dès cette année-là : 80 % en 2000, 71 % en 2001, 49 % en 2002. Le marché n'est pas encore industriel, mais il n'est déjà plus artisanal.

Note méthodologique. Notre source de données est plus fragile pour les années 2000-2002. La centaine de sorties recensées sur cette période représente vraisemblablement une fraction du marché réel d'alors, lui-même déjà modeste. Cette section sert d'ancrage, pas de bilan analytique.

La courbe de la bulle

La courbe a quatre régimes distincts.

De 2003 à 2004, un décollage encore prudent : 114 nouvelles séries puis 133, soit +17 %. De 2004 à 2006, l'envolée — chaque année voit le marché grossir de moitié : 133, 192, puis 289 nouvelles séries en 2006 (+44 % puis +51 %). De 2006 à 2008, le plateau : 289, 296, 302. Trois années consécutives à tutoyer un plafond, comme si l'écosystème avait soudain trouvé sa taille critique. Puis 2009 : pour la première fois depuis le décollage, la courbe se replie. 276 nouvelles séries, −9 %. Pas une chute — un signal.

Graphique en double courbe montrant l'évolution des nouvelles séries lancées (de 49 en 2002 à 302 en 2008) et du nombre d'éditeurs actifs (de 25 à 58) sur le marché manga français entre 2002 et 2009. Pic d'activité 2006-2008 marqué comme plateau, repli en 2009.
Évolution annuelle des nouvelles séries lancées et du nombre d'éditeurs actifs en France, 2002-2009. Source : dataset Manga Insight (CC BY 4.0).
Nouvelles séries manga lancées par an, 2003-2009 — source : Manga Insight, mai 2026
Année Nouvelles séries Δ YoY Éditeurs actifs Part du top 5
20031143257,9 %
2004133+17 %4042,1 %
2005192+44 %4239,1 %
2006289+51 %5333,9 %
2007296+2 %5937,2 %
2008302+2 %5736,8 %
2009276−9 %5838,4 %

Quelques chiffres méritent d'être pesés. Cinquante-neuf éditeurs actifs en 2007, contre une dizaine sept ans plus tôt : c'est presque une linéarité parfaite sur l'intervalle 2003-2008. Ce n'est pas commun. Un marché en croissance voit habituellement quelques nouveaux entrants par an. Là, on en compte trois à six chaque année, sans relâche, pendant six ans. Et chacun cherche sa niche : shojo, seinen, manhwa, manhua, yaoi, manga français. La diversification fait partie intégrante de la croissance.

L'autre mouvement, parallèle, c'est la déconcentration. Le top 5 captait 80 % des sorties en 2000. Il en capte 37 % en 2007. Sept ans pour faire chuter le ratio de moitié — c'est rapide. Cela traduit deux choses simultanément : les leaders historiques ne grossissent pas au rythme du marché total (ils sont rattrapés en part relative), et la longue traîne explose en volume absolu. Les deux mouvements définissent ce qu'on appelle un marché qui s'industrialise.

Le pic de juillet 2003

Une anomalie mérite d'être documentée. Juillet 2003 enregistre 49 nouvelles séries — soit 43 % du total de l'année (114). C'est un pic isolé : les autres mois de 2003 oscillent entre 1 et 14 sorties.

Vérification faite, ce n'est pas un artefact d'ingestion. Les 49 séries sont étalées sur 14 jours distincts du mois, portées par 14 éditeurs différents. Deux dates concentrent l'essentiel : le 17 juillet 2003, Glénat publie le tome 1 de Bleach, qui deviendra l'une des séries-fondatrices de la décennie (74 tomes au final, terminée en 2017). Trois jours plus tard, le 20 juillet 2003, dix manhwa coréens portent l'estampille Tokebi : c'est, à notre connaissance, le plus gros lancement de catalogue jamais opéré par un éditeur manga ou manhwa en France à cette date. L'événement préfigure quelque chose qu'on retrouvera plus loin dans cet article : la naissance et la mort d'un écosystème éditorial qui ne durera que cinq ans.

Les locomotives qui sont arrivées et sont restées

Quels éditeurs ont vraiment dirigé cette décennie ? La réponse dépend de ce qu'on mesure.

Si l'on compte le nombre de nouvelles séries lancées, Soleil arrive en tête : 141 séries entre 2003 et 2009. Delcourt suit (122), puis Panini (107). Kana, Asuka, Casterman, Tonkam, Pika, Glénat complètent un top 10 resserré. Mais ce classement raconte une histoire incomplète. Lancer une série ne suffit pas — encore faut-il qu'elle tienne dans le temps. C'est là qu'apparaît une métrique plus parlante : le rapport entre tomes finaux et séries lancées, qu'on appellera dans cet article l'indice de longévité éditoriale.

Nuage de points des 18 principaux éditeurs manga français 2003-2009, positionnant chacun selon le nombre de séries lancées (axe horizontal) et le ratio tomes/série (axe vertical). Kurokawa en haut-gauche (35 séries, ratio 14,6), Xiao Pan en bas-droite (37 séries, ratio 1,7). Éditeurs encore actifs en corail, éditeurs disparus en marron sombre. Taille des points proportionnelle au volume total de tomes produits.
L'indice de longévité éditoriale : chaque éditeur situé selon ses paris (séries lancées) et leur réalisation (tomes finaux par série). Source : dataset Manga Insight (CC BY 4.0).
Éditeurs les plus actifs de la décennie, 2003-2009 — source : Manga Insight, mai 2026
Éditeur Séries lancées Tomes finaux Tomes / série
Pika841 07212,8
Kana1021 01510,0
Glénat7989011,3
Delcourt1227686,3
Panini1077016,6
Tonkam886867,8
Soleil1416004,3
Kurokawa3551014,6
Taifu653745,8
Asuka973323,4

Trois récits se dégagent.

14,6 Tomes / série

Kurokawa

Le modèle exemplaire

35 séries en cinq ans. Ippo (133 tomes), Kenichi (61). Moins de paris, mais tous payants.

Élite
12,8 Tomes / série

Pika

Le gagnant silencieux

84 séries totalisent 1 072 tomes. Fairy Tail (63), Step Up Love Story (50).

Régularité
10,0 Tomes / série

Kana

L'effet Naruto sur cinq ans

De 3 séries en 2003 à 25 en 2007. Détective Conan (104), Gintama (77).

Volume

À l'autre extrémité du spectre, Soleil affiche 141 séries pour 600 tomes finaux, soit un ratio de 4,3. C'est le volume contre la longévité — l'éditeur a beaucoup tenté, peu retenu. Asuka (3,4) et Casterman (3,3) sont sur la même pente. Aucun jugement de valeur ici : ce sont deux stratégies éditoriales différentes, dont la rentabilité dépendait du modèle économique de chaque maison. Soleil avait sa propre logique. Pika avait la sienne. Les deux ont survécu.

Le cimetière de la décennie

Toutes les maisons n'ont pas eu cette chance.

Le 20 juillet 2003, l'éditeur Tokebi, label manhwa du groupe français SEEBD, inonde les librairies françaises avec dix sorties simultanées. Cinq ans plus tard, presque jour pour jour, Tokebi disparaît avec sa maison-mère. Saphira, l'autre label coréen de SEEBD, meurt le même mois. Septembre 2008 : René Park, ancien directeur des labels coréens du groupe, fonde Samji pour reprendre et terminer les séries orphelines. 2011-2012 : Samji ferme à son tour, faute de souffle.

Trois éditeurs, une seule histoire, six années. C'est le récit central de la décennie pour qui s'intéresse à ce qui a disparu. Mais ce n'est pas le seul. Notre dataset, complété par les archives spécialisées, permet de documenter six cas de disparition éditoriale sur la décennie, chacun avec sa typologie propre et sa signature data distincte.

Frise temporelle de six cas de disparition éditoriale entre 2003 et 2013 : SEEBD (Tokebi + Saphira, 2003-2008, 5 ans), Samji (2008-2012, 3,3 ans), Xiao Pan (2005-2012, 7 ans), Kami (2005-2010, 5 ans), Humanoïdes Shogun Mag (2006-2009, 2,8 ans), Paquet manga (2007-2013, 6 ans). Jalons datés : faillite SEEBD juillet 2008, fermeture Kami mars 2010, fermeture Samji fin 2011-2012.
Six cas de disparition éditoriale entre 2003 et 2013. Chaque bande représente la durée d'activité dans le manga d'un éditeur ou d'une lignée éditoriale. Source : dataset Manga Insight (CC BY 4.0).
5 Ans d'activité

SEEBD

Tokebi + Saphira, juillet 2008

58 séries lancées entre 2003 et 2007, 384 tomes au final. Ratios honorables (6,9 et 6,3). Tués par la faillite de leur holding, pas par leurs ventes.

Chute de groupe
17 Séries reprises

Samji

René Park, septembre 2008

Créée pour terminer les séries SEEBD orphelines. 205 tomes au final, ratio 12,1 trompeur — il mesure la longévité héritée, pas produite. Mission accomplie fin 2011.

Structure de reprise
1,7 Tomes / série

Xiao Pan

Cessation janvier 2012

37 séries lancées, 63 tomes au final. La quasi-totalité s'arrête au tome 1 ou 2. Le manhua chinois n'a pas trouvé son public sur la promesse japonaise.

Effondrement éclair
40 Séries lancées

Kami

Groupe Tournon, mars 2010

Catalogue très éclectique (manga, manhwa, créations européennes). Liquidée non par échec marché mais par décision actionnariale liée aux difficultés du groupe-mère.

Filiale liquidée
18 Mois de magazine

Humanoïdes Associés

Shogun Mag, 2006-2009

Magazine mensuel de prépublication pour faire émerger un manga européen. 29 séries (ratio 2,0). Arrêt papier février 2008, online jusqu'à mi-2009. Retour SF/comics.

Pivot magazine
3,7 Tomes / série

Paquet

Catalogue éteint, 2007-2013

Éditeur BD historique (1996). 26 séries manga lancées, max 33 tomes pour une. Arrêts progressifs à partir de juillet 2010, label Bao arrêté en 2013. Catalogue éteint.

Pivot catalogue

La chute de groupe — Tokebi et Saphira

Les deux labels coréens du groupe SEEBD affichent des ratios supérieurs à ceux de Soleil ou Asuka : ce ne sont pas des chiffres d'échec éditorial. La faillite de juillet 2008 vient de la maison-mère, pas du catalogue. C'est un échec capitalistique, pas un échec marché — distinction décisive pour comprendre ce qui s'est joué.

Ils n'ont pas été tués par leurs séries. Ils ont été tués par leur holding.

L'écosystème français du manhwa coréen ne s'en remettra pas. Les éditeurs qui retenteront le manga coréen dans les années suivantes (Clair de Lune, Booken) ne retrouveront jamais le rythme de publication de Tokebi.

La structure de reprise — Samji

Samji n'est pas un éditeur performant au sens classique du terme : c'est une structure de fin de cycle, créée pour un objectif unique — terminer les séries SEEBD pour les lecteurs qui les avaient commencées. Le ratio 12,1 mesure ici la longévité héritée, pas la longévité produite. Mission accomplie fin 2011.

L'effondrement éclair — Xiao Pan

L'éditeur, spécialisé dans le manhua chinois, n'a jamais réussi à convertir un public français installé sur la promesse japonaise. Cessation officielle en janvier 2012, après six mois de silence radio. Le manhua chinois mettra une décennie entière à retrouver une visibilité française.

Le manhua devra attendre les années 2020 pour retrouver une visibilité française — et il viendra d'une autre source que celle qu'avait tentée Xiao Pan.

La filiale liquidée — Kami

Politique éditoriale très éclectique : manga mainstream japonais (Aria), manhwa coréen (Mille et une nuits), créations européennes (Sentai School). Filiale du groupe Tournon, Kami est liquidée en mars 2010 non par échec marché mais par décision actionnariale liée aux difficultés du groupe. Les séries en cours sont abandonnées à mi-parcours, leurs lecteurs orphelins. C'est un cas qui rappelle que dans l'édition, la santé du groupe-mère pèse au moins autant que la viabilité du catalogue.

Le pivot magazine — Humanoïdes Associés

Pari original de la décennie : créer un magazine mensuel de prépublication dédié au manga européen, à la Shonen Jump. Shogun Mag sort en octobre 2006, suivi de trois sous-magazines spécialisés (Shōnen, Seinen, Life). Format ambitieux — 240 à 340 pages — mais ventes insuffisantes et coûts d'impression qui pèsent sur les tomes reliés.

Les magazines papier sont arrêtés en février 2008, la publication se poursuit en ligne jusqu'à mi-2009 sur Global-manga, puis le site est fermé. Les Humanoïdes se recentrent sur la BD européenne et la science-fiction. Le pari du manga européen via prépublication n'a pas survécu.

Le pivot catalogue — Paquet

Éditeur BD suisse fondé en 1996, Paquet a constitué une petite ligne manga éclectique sans structure dédiée comparable à Shogun Mag. Le titre le plus long du catalogue Paquet est Usagi Yojimbo (33 tomes) — qui mérite sa propre note, ci-après.

Le déclin se fait par attrition progressive plutôt que par décision tranchée. Juillet 2010 : premiers arrêts de commercialisation. Novembre 2013 : le label Bao voit plusieurs de ses titres également retirés. En 2026, le catalogue manga de Paquet est totalement à l'arrêt, alors que la maison reste active sur la BD franco-belge et l'aéronautique.

Le pivot manga aura été plus long à mourir que celui des Humanoïdes, mais tout aussi peu fructueux.

Encart — Usagi Yojimbo, le « manga » qui n'en était pas un. L'effort manga de Paquet culmine paradoxalement avec Usagi Yojimbo, de Stan Sakai. Trente-trois tomes au final, le plus gros score de l'éditeur. Sauf qu'Usagi Yojimbo n'est pas un manga : c'est un comic américain mettant en scène un samouraï anthropomorphe, publié à l'origine par Fantagraphics. Symptôme parlant : en 2003-2009, la frontière entre manga, manhwa, manhua et comic à esthétique japonisante n'était pas étanche, et les éditeurs BD français en jouaient. Le label « manga » servait parfois davantage de marketing que de critère taxonomique.

Les séries-fondatrices

Au-delà des éditeurs, il y a les œuvres. Quelles séries lancées entre 2003 et 2009 ont eu la trajectoire la plus longue ?

Graphique en barres horizontales du top 10 des séries-fondatrices 2003-2009 par nombre de tomes finaux publiés en France. Ippo (133 tomes, Kurokawa) en tête, suivi de Détective Conan (104, Kana), Gintama (77, Kana), Bleach (74, Glénat), Fairy Tail (63, Pika), Kenichi (61, Kurokawa), Step Up Love Story (50, Pika), Biomega (48, Glénat), Initial D (48, Asuka/Kazé), Skip Beat! (47, Casterman). Barres colorées par éditeur.
Top 10 par tomes finaux, parmi les séries lancées en France entre 2003 et 2009. Source : dataset Manga Insight (CC BY 4.0), complété pour Bleach contre sources externes.

Les séries qui survivront le plus longtemps après leur lancement décennal se concentrent sur 2007-2008. Ce n'est pas un hasard : c'est le plateau du marché, le moment où les éditeurs investissent dans ce qui peut durer. Kurokawa lance Ippo et Kenichi coup sur coup. Kana mise sur Détective Conan (malgré son ancienneté japonaise) et Gintama dans la même année. Pika sort Fairy Tail et confirme Step Up Love Story déjà bien parti depuis 2004. À part : Bleach, lancé chez Glénat dès juillet 2003 — quatre ans avant le plateau, mais qui démontre que la décennie a pu produire des locomotives à n'importe quel moment. C'est le catalogue de fond du manga français contemporain qui se constitue ici.

Note. Naruto (lancé en France en mars 2002) et One Piece (novembre 2000) ne figurent pas dans ce classement parce qu'ils précèdent notre fenêtre d'analyse. Ils restent les deux séries fondatrices structurantes de la décennie qui suit — sans elles, l'investissement Kana de 2006-2007 ne se serait pas produit.

Ce top est, on le voit, fortement biaisé shonen. C'est une limite : il classe par longévité, et les séries longues sont structurellement des shonen ou des seinen long-cours. À l'écart, plusieurs œuvres plus courtes ont marqué la décennie : Death Note (13 tomes, Kana 2007), Banana Fish (19 tomes, Panini 2003), Quartier Lointain de Taniguchi (2 tomes, Casterman 2006). Une recension exhaustive de l'héritage culturel de la décennie dépasse cet article, mais elle existerait.

La signature data de la bulle

Trois marqueurs chiffrés résument ce qui s'est passé sur ces sept années.

L'élasticité de la diversité éditoriale. Dix éditeurs publient du manga en France en 2000. Cinquante-huit en 2008. La courbe est pratiquement linéaire entre 2003 et 2008 : trois à six nouveaux entrants par an, chaque année, sans relâche. C'est la signature d'un marché en ouverture continue, où la barrière à l'entrée reste suffisamment basse pour attirer de nouveaux acteurs alors même que le marché grossit.

La courbe en S de la concentration. Le ratio_top5 (part de marché des cinq plus gros éditeurs) suit une trajectoire textbook : 80 % en 2000, 49 % en 2002, 33,9 % au plus bas en 2006, puis remontée modérée à 38 % en 2009. La forme en U inversé est le profil classique d'un marché qui s'industrialise puis se reconcentre légèrement quand les leaders consolident leur position. Tous les marchés culturels industriels passent par cette phase.

L'indice de longévité éditoriale. Le ratio tomes-au-final / séries-lancées révèle trois strates :

  • Long-cours qualité (≥10 tomes/série) : Kurokawa (14,6), Pika (12,8), Glénat (11,3), Kana (10,0)
  • Volume court (5-8 tomes/série) : Tonkam, Taifu, Delcourt, Panini, Tokebi
  • Tentatives sans suite (<4 tomes/série) : Soleil (4,3), Asuka (3,4), Casterman (3,3), Kami (3,3), Humanoïdes (2,0), Xiao Pan (1,7)

C'est cette troisième strate qui caractérise vraiment la décennie de la bulle : un marché où l'on pouvait tenter, lancer dix séries pour voir si une marchait, accepter d'en abandonner huit. Cette tolérance au risque éditorial n'existera plus à partir de 2012. Le bilan décennal 2010-2019 le montrera.

Ce que la décennie a légué à 2010

Avec le recul de quinze ans, trois legs structurels de 2003-2009 se dessinent.

L'infrastructure éditoriale du marché actuel. Les éditeurs qui structurent le top 10 du marché manga français en 2026 sont tous arrivés ou consolidés sur la décennie 2003-2009 : Kana, Glénat, Pika, Delcourt (avec son label Akata jusqu'en 2014), Soleil, Kurokawa, Ki-oon (créé 2003), Doki Doki (créé 2007 chez Bamboo Édition). La décennie n'a pas seulement gonflé le marché — elle a fabriqué ses piliers futurs. Aucun nouvel entrant après 2010 n'a accédé au top 10 sans y avoir d'abord existé pendant la bulle.

Les premières crises annoncées. Le tassement de 2009 préfigure la phase 2010-2012, qui sera plus dure : faillites en série, ralentissement structurel, rationalisation des catalogues. Avec le recul, la décennie 2003-2009 ressemble à une euphorie collective. Les éditeurs publiaient sans frein, les lecteurs absorbaient. C'est terminé dès 2010, et le marché met près de dix ans à retrouver son niveau de 2008.

Les angles morts qui reviendront autrement. Le manhwa coréen (effondré avec Tokebi et Saphira en 2008) et le manhua chinois (effondré avec Xiao Pan en 2011) sont les deux paris ratés de la décennie. Ces deux marchés reviendront dans les années 2020 sous une autre forme — le webtoon coréen, puis le manhua chinois en édition papier portée par de jeunes éditeurs spécialisés. Mais c'est une autre histoire. Une décennie d'écart aura suffi à recomposer la donne.

Un seul éditeur de la longue traîne 2003-2009 mérite d'être mentionné comme exception positive : Black Box Editions, lancé 2007 (4 séries dans nos données, ratio 8,0). En 2026, c'est l'un des rares survivants de la périphérie éditoriale de la décennie, devenu spécialiste du patrimoine animé/manga (Go Nagai, œuvres des années 70-80), souvent financé par participation. C'est peut-être le modèle alternatif de la longue traîne durable — celui qui aurait pu sauver d'autres maisons s'il avait été identifié plus tôt.

Méthodologie et limites

Ce bilan repose sur le dataset open data Manga Insight (licence CC BY 4.0), agrégé à partir des plannings mensuels Manga-News. L'analyse principale porte sur les 1602 séries lancées entre janvier 2003 et décembre 2009 (1594 avec leur nombre de tomes finaux renseigné, soit 99,5 % du périmètre). La période 2000-2002 est traitée comme préambule narratif uniquement, sa couverture par notre source étant plus fragile (112 sorties recensées).

Unité de comptage. Chaque ligne du dataset représente une série, attribuée à son éditeur principal. Le nombre de tomes publiés au final pour chaque série est donné par la colonne dédiée. Pour les coéditions de format « Éditeur A / Éditeur B / Éditeur C », seul le premier éditeur cité est retenu.

Conventions de consolidation éditoriale. Asuka, Kazé Manga et Crunchyroll - Editions sont traités comme une seule entité (la marque a évolué au gré des rachats, mais l'activité éditoriale est continue). Akata-Delcourt (jusqu'en 2014), Doki Doki (label Bamboo Édition) et autres structures à coédition durable sont consolidés sous leur éditeur principal historique. L'éditeur Sakka (label Casterman créé en 2005) n'est pas représenté comme entité distincte dans notre source ; ses sorties sont attribuées à Casterman.

Filtrage des éditions spéciales. Les coffrets et éditions collector sont exclus de l'analyse lorsque les flags correspondants sont renseignés dans le dataset. Sur la période 2003-2009, ces flags ne sont pas peuplés (limitation d'ingestion historique). Une mesure sur 2023-2024, où ils le sont systématiquement, indique que coffrets et collectors représentent 3,1 % des sorties à périmètre comparable. Le biais inflationniste du comptage 2003-2009 est donc estimé inférieur à 5 % — il est documenté mais non corrigé sortie par sortie.

Corrections externes. Pour quelques séries phares dont le champ Nombre tomes VF de notre source était incomplet, nous avons vérifié et complété contre des sources externes (Wikipédia, fiches éditeurs, ActuaBD). C'est notamment le cas de Bleach (Glénat, lancé le 17 juillet 2003, terminé en septembre 2017 à 74 tomes), série qui apparaissait dans nos données avec un compteur erroné. Cette démarche reste exceptionnelle et limitée aux séries dont la longévité est documentée publiquement.

Métrique dérivée — l'indice de longévité éditoriale. Ratio (somme des tomes finaux des séries lancées par un éditeur sur la période) / (nombre de séries lancées par cet éditeur sur la période). Mesure le rapport entre l'ambition éditoriale (paris pris) et leur réalisation (tomes effectivement publiés à terme). Un ratio élevé signale une stratégie de séries longues ; un ratio faible, une stratégie de paris courts à fort taux d'abandon.

Limites assumées. Cette analyse repose sur une source unique et n'a pas été croisée systématiquement avec des sources externes (ACBD, dépôts légaux BnF, communiqués éditeurs). Pour les éditeurs disparus mentionnés en section 4, les dates et circonstances de cessation d'activité ont été vérifiées contre les archives spécialisées (ActuaBD, du9, Manga-News) ; les chiffres de catalogue sont issus du dataset.

Ce bilan inaugure une série d'analyses décennales du marché manga français. Le prochain volet, consacré à la décennie 2010-2019, est en préparation. Cette décennie verra la digestion de la bulle : faillites, rationalisations, émergence du numérique, montée du webtoon.