Interview & chronique · Seinen
Le Marchand de Mort
Pour une nouvelle vie, seriez-vous prêt à vendre votre mort ? La première création des sœurs DeCendres débarque chez Pika. On a lu, et on les a rencontrées.
Le Marchand de Mort © Nova & Saga DeCendres / Pika Édition. Visuel issu du kit presse.
À Londres, on raconte qu'un homme richissime exauce tous les vœux, même les plus fous. Sa seule contrepartie : votre mort. Sur ce pacte faustien, deux sœurs signent chez Pika un premier tome d'une noirceur maîtrisée.
Derrière le pseudonyme « DeCendres » se cachent deux sœurs : Nova au scénario, Saga au dessin. Leur Marchand de Mort n'est pas une adaptation mais une création originale, un « global manga » français que l'éditeur présente comme son premier thriller psychologique, loin de ses licences japonaises habituelles.
Le dispositif est redoutable de simplicité : contre une fortune et la réalisation de son rêve le plus cher, on cède sa mort au Marchand, qui viendra la réclamer treize jours après. Autour de ce contrat, un ex-inspecteur mis sur la touche remonte une série de « suicides » qui secoue la ville.
« Tout est parti d'une expression : se payer la mort de quelqu'un. »Nova DeCendres, scénariste
Entretien réalisé pour le podcast de Manga Insight (par Juliet Faure). Propos des autrices édités pour la lisibilité ; la retranscription complète figure en bas de page.
D'où vient votre pseudonyme « DeCendres » ?
Nova : On voulait un prénom et un nom de famille, pour qu'on comprenne qu'on est sœurs. Notre vrai nom contient déjà la notion de feu dans son étymologie, et « DeCendres », c'est l'image de ce qui reste une fois que tout a brûlé. On voulait éviter les pseudos japonais, et un nom qui relie notre histoire à l'univers du Marchand de Mort.
Tout part d'une expression : « se payer la mort de quelqu'un ». Comment passe-t-on d'une phrase à un univers ?
Nova : Je ne suis pas de ces auteurs qui ont mille idées par jour, mais quand une idée vient, elle arrive construite. Cette phrase, je l'ai entendue et l'image est venue d'un coup : un homme fortuné qui achète la mort de ses clients, et la question de savoir pourquoi les gens accepteraient. Je n'avais aucun doute. Je porte cette histoire depuis 2018 : j'ai attendu huit ans.
Pourquoi « vendre sa mort » plutôt que « vendre son âme » ?
Nova : Ça ajoute du concret, presque quelque chose de médical. On ne vend pas sa mort à un diable mais à un humain, avec une valeur pécuniaire : ça ancre le récit dans un réalisme, loin du mythologique. La vraie question, c'est jusqu'où on est prêt à aller pour ne pas avoir de regrets.
Votre méthode passe par la 3D. Pourquoi ?
Saga : C'est mon premier manga, j'apprends en le faisant. La 3D me fait gagner du temps et économiser mon énergie : j'organise et je design mes scènes, surtout les décors et l'espace, puis je les redessine. Ce n'est jamais la scène 3D telle quelle.
Ton trait est charbonneux, gothique. En quoi sert-il le thème de la mort ?
Saga : Ce n'est pas tant une affaire de noirs et de blancs : il y a aussi beaucoup de blanc, c'est très épuré. Ce que je cherche, c'est trouver de la beauté dans le macabre. C'est ce qui me plaît le plus, et le Marchand de Mort me permet de m'amuser avec ça.
Dès sa première page, Le Marchand de Mort pose un marché qui ne lâche plus : échanger sa mort contre la vie rêvée. Ce concept irrigue tout le volume, bâti en chapitres centrés chacun sur un « client » du Marchand. Un premier tome d'ambiance et d'installation, plus que de résolution.
Les points forts
- Un concept immédiatement accrocheur, décliné avec rigueur (le pacte, le délai de treize jours).
- Une direction artistique charbonneuse : le noir et blanc sert vraiment le thème de la mort.
- Un vrai fond (précarité, addiction, maladie) : les victimes sont des personnages, pas des prétextes.
- Un héros en zone grise et un antagoniste énigmatique qui donnent envie de lire la suite.
Les points faibles
- Côté enquête, le lecteur a souvent une longueur d'avance : le mystère est parfois transparent.
- Quelques seconds rôles restent fonctionnels, surtout « racontés » en dialogues.
- Le Marchand demeure volontairement opaque : belle promesse, mais peu de réponses ici.
- Une fin en « à suivre » qui demande d'accepter d'investir dans la série.
Pour qui ?
- Amateurs de seinen sombre et de thriller psychologique (lignée Ikigami).
- Lecteurs de polar noir et d'atmosphères gothiques.
- Ceux qui aiment les récits à « contrat surnaturel » et les antihéros tourmentés.
À éviter si…
- Vous cherchez de l'action rythmée ou une intrigue bouclée en un tome.
- Vous êtes sensible aux thèmes du suicide, de l'addiction ou de la maladie.
- Vous visez un public jeune ado : le ton s'adresse à un lectorat averti.
Le verdict
Un premier tome d'atmosphère porté par un concept fort et une vraie patte graphique. La promesse est tenue côté ambiance ; reste à confirmer l'intrigue de fond. On signe volontiers pour le tome 2.
Retranscription éditée pour la lisibilité : tics de langage et passages purement techniques resserrés, propos fidèles aux autrices.
Crédits & droits. Couverture et planches intérieures : Le Marchand de Mort © Nova & Saga DeCendres / Pika Édition. Visuels issus du kit presse de l'éditeur, reproduits à des fins de recension ; l'ouvrage ne peut être reproduit sans accord. Entretien réalisé pour le podcast de Manga Insight ; propos des autrices édités pour la lisibilité. Reproduction et fouille de données à des fins d'entraînement d'IA interdites sans autorisation (art. 4(3) dir. UE 2019/790).