Interview & chronique · Seinen

Le Marchand de Mort

Pour une nouvelle vie, seriez-vous prêt à vendre votre mort ? La première création des sœurs DeCendres débarque chez Pika. On a lu, et on les a rencontrées.

Par Nova & Saga DeCendresÉditeur Pika7 oct. 2026224 p. · 8,50 €
Couverture du tome 1 de Le Marchand de Mort, de Nova et Saga DeCendres (Pika)

Le Marchand de Mort © Nova & Saga DeCendres / Pika Édition. Visuel issu du kit presse.

Écouter l'épisode Lecteur chargé au clic (économie de données / LCP).
01Le contexte

À Londres, on raconte qu'un homme richissime exauce tous les vœux, même les plus fous. Sa seule contrepartie : votre mort. Sur ce pacte faustien, deux sœurs signent chez Pika un premier tome d'une noirceur maîtrisée.

Derrière le pseudonyme « DeCendres » se cachent deux sœurs : Nova au scénario, Saga au dessin. Leur Marchand de Mort n'est pas une adaptation mais une création originale, un « global manga » français que l'éditeur présente comme son premier thriller psychologique, loin de ses licences japonaises habituelles.

Le dispositif est redoutable de simplicité : contre une fortune et la réalisation de son rêve le plus cher, on cède sa mort au Marchand, qui viendra la réclamer treize jours après. Autour de ce contrat, un ex-inspecteur mis sur la touche remonte une série de « suicides » qui secoue la ville.

« Tout est parti d'une expression : se payer la mort de quelqu'un. »
Nova DeCendres, scénariste
Planche : « Pour une nouvelle vie, seriez-vous prêt à vendre votre mort ? »
Le pacte, posé d'entrée : « Pour une nouvelle vie, seriez-vous prêt à vendre votre mort ? » © Nova & Saga DeCendres · Pika Édition
02L'interview

Entretien réalisé pour le podcast de Manga Insight (par Juliet Faure). Propos des autrices édités pour la lisibilité ; la retranscription complète figure en bas de page.

D'où vient votre pseudonyme « DeCendres » ?

Nova : On voulait un prénom et un nom de famille, pour qu'on comprenne qu'on est sœurs. Notre vrai nom contient déjà la notion de feu dans son étymologie, et « DeCendres », c'est l'image de ce qui reste une fois que tout a brûlé. On voulait éviter les pseudos japonais, et un nom qui relie notre histoire à l'univers du Marchand de Mort.

Tout part d'une expression : « se payer la mort de quelqu'un ». Comment passe-t-on d'une phrase à un univers ?

Nova : Je ne suis pas de ces auteurs qui ont mille idées par jour, mais quand une idée vient, elle arrive construite. Cette phrase, je l'ai entendue et l'image est venue d'un coup : un homme fortuné qui achète la mort de ses clients, et la question de savoir pourquoi les gens accepteraient. Je n'avais aucun doute. Je porte cette histoire depuis 2018 : j'ai attendu huit ans.

Pourquoi « vendre sa mort » plutôt que « vendre son âme » ?

Nova : Ça ajoute du concret, presque quelque chose de médical. On ne vend pas sa mort à un diable mais à un humain, avec une valeur pécuniaire : ça ancre le récit dans un réalisme, loin du mythologique. La vraie question, c'est jusqu'où on est prêt à aller pour ne pas avoir de regrets.

Votre méthode passe par la 3D. Pourquoi ?

Saga : C'est mon premier manga, j'apprends en le faisant. La 3D me fait gagner du temps et économiser mon énergie : j'organise et je design mes scènes, surtout les décors et l'espace, puis je les redessine. Ce n'est jamais la scène 3D telle quelle.

Ton trait est charbonneux, gothique. En quoi sert-il le thème de la mort ?

Saga : Ce n'est pas tant une affaire de noirs et de blancs : il y a aussi beaucoup de blanc, c'est très épuré. Ce que je cherche, c'est trouver de la beauté dans le macabre. C'est ce qui me plaît le plus, et le Marchand de Mort me permet de m'amuser avec ça.

03La chronique

Dès sa première page, Le Marchand de Mort pose un marché qui ne lâche plus : échanger sa mort contre la vie rêvée. Ce concept irrigue tout le volume, bâti en chapitres centrés chacun sur un « client » du Marchand. Un premier tome d'ambiance et d'installation, plus que de résolution.

Planche : la main griffue du Marchand, dans la fumée Planche : le fortune cookie brisé qui scelle le pacte
La noirceur maîtrisée du titre : la main du Marchand, et le fortune cookie qu'on brise pour sceller le pacte. © Nova & Saga DeCendres · Pika Édition

Les points forts

  • Un concept immédiatement accrocheur, décliné avec rigueur (le pacte, le délai de treize jours).
  • Une direction artistique charbonneuse : le noir et blanc sert vraiment le thème de la mort.
  • Un vrai fond (précarité, addiction, maladie) : les victimes sont des personnages, pas des prétextes.
  • Un héros en zone grise et un antagoniste énigmatique qui donnent envie de lire la suite.

Les points faibles

  • Côté enquête, le lecteur a souvent une longueur d'avance : le mystère est parfois transparent.
  • Quelques seconds rôles restent fonctionnels, surtout « racontés » en dialogues.
  • Le Marchand demeure volontairement opaque : belle promesse, mais peu de réponses ici.
  • Une fin en « à suivre » qui demande d'accepter d'investir dans la série.

Pour qui ?

  • Amateurs de seinen sombre et de thriller psychologique (lignée Ikigami).
  • Lecteurs de polar noir et d'atmosphères gothiques.
  • Ceux qui aiment les récits à « contrat surnaturel » et les antihéros tourmentés.

À éviter si…

  • Vous cherchez de l'action rythmée ou une intrigue bouclée en un tome.
  • Vous êtes sensible aux thèmes du suicide, de l'addiction ou de la maladie.
  • Vous visez un public jeune ado : le ton s'adresse à un lectorat averti.
Avertissements de lecture suicide, addiction aux drogues, VIH/sida, violences. Réservé à un lectorat averti (15 ans et +).

Le verdict

Un premier tome d'atmosphère porté par un concept fort et une vraie patte graphique. La promesse est tenue côté ambiance ; reste à confirmer l'intrigue de fond. On signe volontiers pour le tome 2.

7,5/10
04En pratique
Titre
Le Marchand de Mort, tome 1
Autrices
Nova DeCendres (scénario) & Saga DeCendres (dessin)
Éditeur
Pika Édition · collection seinen
Sortie
7 octobre 2026
Format
224 pages · N&B
ISBN
978-2-8116-7812-8
8,50 €
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05L'entretien, en intégralité
Durée ~47 minEntretien : Juliet FaureNOVA = scénario · SAGA = dessin

Retranscription éditée pour la lisibilité : tics de langage et passages purement techniques resserrés, propos fidèles aux autrices.

Présentations00:00
00:18JulietBienvenue sur Manga Insight. Pour ce premier épisode, on s'intéresse à un manga français qui vient de sortir en librairie : Le Marchand de Mort. J'accueille ses deux autrices, Nova et Saga DeCendres, qui sont sœurs. Comment allez-vous ?
00:36NovaTrès bien Juliet, merci beaucoup.
Se présenter01:09
01:09NovaJe suis Nova, la scénariste du Marchand de Mort, c'est mon premier manga. Avant ça, j'ai surtout travaillé pour le cinéma et les parcs, et enseigné la narration et le scénario. J'adore explorer les choses sombres, remuer ce qui fait mal, ce qu'on n'aborde pas souvent frontalement.
03:34SagaMoi, je suis la dessinatrice, c'est ma première publication. J'ai appris à dessiner en faisant ce manga : je sortais d'une école d'art et je ne voulais pas faire de manga à la base. Ma sœur est arrivée avec le projet et m'a convaincue. J'aime le gothique, le romantisme macabre, et je pense que ça se voit dans le livre.
Le nom « DeCendres »05:02
05:02JulietD'où vient votre pseudonyme « DeCendres » ? Qu'est-ce que ce nom raconte de vous ?
06:07NovaOn voulait un prénom et un nom de famille, pour qu'on comprenne qu'on est sœurs. Notre vrai nom contient déjà la notion de feu dans son étymologie, et « DeCendres », c'est ce qui reste une fois que tout a brûlé. On voulait éviter les pseudos japonais, et un nom qui relie notre histoire à l'univers du Marchand de Mort. Une vraie identité, visuelle et symbolique.
En trois mots07:28
07:28JulietComment vous décririez-vous l'une l'autre, en trois mots ?
08:00NovaPour Saga : talentueuse, responsable, passionnée.
08:26SagaPour Nova : précise, perfectionniste, travailleuse.
08:48JulietC'est rare que la précision soit perçue comme un avantage, et pourtant.
Sœurs, le duo09:00
09:00JulietPetites, qui dessinait, qui racontait les histoires ? Ce duo existait-il déjà ?
09:21NovaJe racontais des histoires très tôt, à l'oral comme à l'écrit. On a toujours été très liées, on n'est que deux dans la fratrie : petites, on faisait beaucoup de « films », je faisais un peu la mise en scène. Mais travailler ensemble professionnellement, c'est venu à l'âge adulte.
10:56SagaMoi, le dessin est venu tard, après le lycée. Petite, je faisais des colliers de pâtes. D'ailleurs, un dessin que je n'aime pas, je dis encore que c'est mon « collier de pâtes du jour ».
Tenir le tome 112:01
12:01JulietÇa fait quoi de tenir le tome 1 imprimé entre les mains ?
12:14NovaDe l'étonnement, et une grande fierté. On travaille des années dans l'abstraction en gardant la foi ; quand ça se concrétise, et surtout aux premières rencontres avec le public, on reçoit énormément de bonnes ondes.
14:27SagaBeaucoup de gens se fichaient de savoir si c'était français ou non, et beaucoup ne lisaient pas de manga au départ.
14:41NovaCertains pensaient même que c'était un manga japonais : au fond, c'est un beau compliment.
Vendre sa mort15:00
15:00JulietPour une nouvelle vie, seriez-vous prête à vendre votre mort ? À froid.
15:14NovaÀ une certaine époque de ma vie, j'aurais peut-être été tentée. Aujourd'hui, non.
15:22SagaPareil. Aujourd'hui, mon rêve est en train de s'accomplir. Mais dans des périodes noires, je comprends que beaucoup pourraient dire oui.
17:00NovaC'est ce qu'on voit dans le livre : la limite entre « rien à perdre » et l'inverse est parfois très fine.
Sa mort, pas son âme16:03
16:03JulietL'expression de base, c'est « vendre son âme ». Ce glissement vers « vendre sa mort » change quoi ?
16:34NovaÇa ajoute du concret, presque quelque chose de médical. Chaque être humain veut mourir « de sa propre mort », c'est d'ailleurs ce qui ouvre le livre. Et on vend ça non pas à un diable, mais à un humain, avec une valeur pécuniaire : ça ancre le récit dans un réalisme, moins mythologique. La vraie question, c'est jusqu'où on est prêt à aller pour ne pas avoir de regrets.
La genèse18:50
18:50JulietTout part d'une expression, « se payer la mort de quelqu'un ». Comment passe-t-on d'une phrase à un univers aussi riche ?
19:05NovaJe n'ai pas une idée par jour, mais quand une idée vient, elle arrive construite. Cette phrase, je l'ai entendue et tout est venu d'un coup : un homme fortuné qui achète la mort de ses clients, et pourquoi les gens accepteraient. Aucun doute : il fallait l'écrire. Je porte cette histoire depuis 2018, j'ai attendu huit ans.
Le fortune cookie20:58
20:58JulietUn fortune cookie qu'on brise suffit à sceller le pacte. Pourquoi un objet aussi trivial dans une mise en scène macabre ?
21:26JulietLe fortune cookie reste un petit moment agréable à la base. Là, la prédiction est juste mauvaise, mais bon, on compense avec la nourriture.
21:56Nova« Fortune », le destin : je voulais un lien avec ça. Et le fait de le briser, c'est briser sa vie avec cet instrument de fortune. Ça encapsulait bien la problématique.
Jerry22:28
22:28JulietJerry : flic déchu, en invalidité, insomniaque, violent par le passé. Héros, antihéros, ou carrément suspect ?
22:50NovaPour moi, un héros. Avec des failles, qui se bat contre elles et tente de survivre à ce qui lui est arrivé. Il n'est pas tout blanc, mais quel héros l'est vraiment ? Je m'auto-censure, j'ai peur de spoiler.
24:11JulietTout le commissariat le prend pour un danger public, mais le lecteur, lui, ne le voit pas comme ça. Ce décalage de point de vue est volontaire ?
24:33NovaOui, volontaire. Je voulais qu'on arrive dans un univers où des choses se sont déjà passées, qu'on sente un passé dans les interactions : on prend l'histoire en cours. C'est sûrement lié à mon approche cinéma.
Lucie / Butterfly25:43
25:43JulietLucie, alias Butterfly : son pacte, c'est un suicide déguisé, ou le premier acte libre de sa vie ?
25:57NovaJe pense que toute sa vie est un suicide déguisé, à petit feu ; et que là, acculée, c'est le premier acte libre de sa vie. Un personnage éminemment tragique, pour qui j'ai beaucoup de sympathie.
Prédateur, ou issue digne ?26:32
26:32JulietLes victimes sont déjà fragilisées ou condamnées. Le Marchand est-il un prédateur de la misère, ou offre-t-il une sortie digne aux abandonnés ?
26:45NovaC'est toute la question, tout le twist, toute la problématique. Je préfère laisser les lecteurs se faire leur idée plutôt que de donner une réponse.
Sujets sensibles, réalisme27:23
27:23JulietPrécarité, addiction, maladie, regret : jusqu'où aller sans tomber dans le glauque gratuit ?
27:42SagaCôté dessin, rester dans des limites graphiquement acceptables, mais sans faire de la violence pour la violence. Dans la première scène, on retrouve un corps : je ne peux pas le rendre trop joli. Il faut montrer le côté difficile et moche de l'acte, pour le réalisme.
28:54NovaPour les thématiques, ça vient naturellement dans la construction des personnages. Je m'inspire de ce que je vois, de ce que j'ai vécu. Toutes ces zones grises servent la thématique et une réalité solide.
La méthode, la 3D30:01
30:01JulietVotre méthode est inhabituelle : script très détaillé, designs en 3D, puis storyboard. Pourquoi la 3D ?
30:31SagaLa 3D me fait gagner du temps et économiser mon énergie. C'est mon premier manga, j'apprends en le faisant : j'organise et je design mes scènes, surtout les décors et l'espace, puis je les redessine. Ce n'est jamais la scène 3D telle quelle.
Quand vous n'êtes pas d'accord31:46
31:46JulietVous communiquez beaucoup. Quand vous n'êtes pas d'accord, qu'est-ce qui tranche, le scénario ou le dessin ?
32:05SagaPeu de choses sont vraiment tranchées : on cherche toujours un compromis.
32:18NovaSi quelque chose est essentiel au script, je lui fais entendre mon point de vue ; et à l'inverse, je lâche quand sa proposition est meilleure. On regarde ce qui est le mieux pour le manga.
Le beau dans le macabre32:50
32:50JulietSaga, ton trait est charbonneux, gothique. En quoi sert-il le thème de la mort ?
33:13SagaCe n'est pas tant une affaire de noirs et de blancs : il y a aussi beaucoup de blanc, c'est épuré. La première fois qu'on voit Lucie morte, c'est une page presque blanche. Ce que je cherche, c'est trouver de la beauté dans le macabre, et le Marchand de Mort me laisse m'amuser avec ça.
Le cinéma coréen34:30
34:30JulietNova, tu cites Ikigami, BLAME!, Blast, mais aussi Bong Joon-ho et Park Chan-wook. Qu'as-tu voulu injecter du cinéma coréen ?
34:47NovaQuand j'ai découvert le cinéma coréen au début des années 2000, j'ai pris une énorme claque artistique. Ils ne transigent pas : c'est brut, ils n'ont pas peur d'étirer des détails que le cinéma mainstream couperait. C'est ça que je veux injecter : tout montrer, tout décortiquer, atteindre ce degré de viscéralité et de réalisme.
Le moment le plus dur35:53
35:53JulietQuel a été le moment le plus dur, et comment l'avez-vous résolu ?
36:14SagaHonnêtement, faire un manga, c'est la chose la plus cool et la plus dure que j'aie faite : du matin au soir, de la remise en question, repousser ses limites. Mais je ne me verrais pas faire autre chose.
37:14NovaPour moi, émotionnellement, le plus dur a été d'avoir peur pour la santé de ma sœur : il fallait continuer, tenir la qualité, dans des conditions parfois très dures. On s'est données corps et âme.
L'attente, les cycles38:40
38:40NovaEt il y a eu l'attente : cette histoire, je l'ai depuis 2018. Ça m'a appris la patience.
38:47JulietUne réplique dit que la vie se constitue de cycles. Mythologie à venir, ou fatalisme ?
39:02NovaPlutôt un constat, lié à la psyché de Jerry. L'idée du « pattern » me fascine : ce qui n'est pas réglé, la vie le remet devant nos yeux. Il y a des cycles vertueux et des cycles vicieux.
Le tome 240:45
40:45JulietLe tome 1 se clôt sur un « à suivre ». Qu'aimeriez-vous résoudre au tome 2, et que pouvez-vous teaser ?
41:14NovaSans trop en dire : des surprises qui valent le coup, et des réponses à un certain nombre de questions. On explorera aussi d'autres fragments de vie.
41:40SagaUn déchaînement de complications !
Recommander, déconseiller41:58
41:58JulietÀ qui recommanderiez-vous ce tome 1, et à qui le déconseilleriez-vous ?
42:10SagaPeut-être aux cœurs trop tendres.
42:22NovaAvec un vrai trigger warning sur le suicide. Mais on ne l'aborde pas d'une façon qui le minimise ou l'encourage ; j'espère même que ça peut aider. À part les enfants, je ne déconseille pas vraiment.
43:05SagaEt même sans intérêt pour la psychologie, il reste le thriller.
Le mot de la fin44:47
45:05NovaMerci de nous avoir écoutées ou lues. Ça fait plaisir de pouvoir enfin parler de ce qui a occupé une bonne partie de nos vies ces dernières années.
45:41SagaMerci beaucoup pour le soutien. Et attendez de voir le tome 2 : il est vraiment bien.
45:55JulietUne idée de la sortie du tome 2 ?
45:59NovaSi tout va bien, pour juillet prochain.
46:05SagaÀ la prochaine Japan Expo : on y sera en dédicace.